Archives mensuelles : mars 2012

Dieu croit il encore en nous ?

le problème religieux est admirablement défini par Brunschvicg à l’occasion de l’introduction de « Raison et religion » :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/raison_et_religion.html

dans sa « réponse » aux critiques du P Charles Boyer : « La lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde doit exister en elle-même sans dépendre des reflets qu’elle allume. Pour avoir voulu donner à l’homme une grandeur usurpée, l’idéalisme aboutit au pessimisme et à la désespérance ; et quand il parle de la religion du Verbe il ne peut que jouer avec des mots sublimes dont il fait disparaître le contenu »

ce à quoi donc répond Brunschvicg en endossant le « problème » qui s’adresse à tous, croyants ou non, et qui est le problème religieux :

« Ce que nous aurons, pour notre propre compte, à retenir de la question soulevée par notre contradicteur, c’est que son problème est aussi notre problème. Nous entendons Pascal lorsqu’il nous crie : « Humiliez-vous, raison impuissante ; taisez-vous, nature imbécile… Écoutez Dieu » .

Quel Dieu, et dans quelle langue ? Si nous avons accepté l’hypothèse que religion signifie religion positive, il ne nous est plus accordé de nous refuser au spectacle de l’histoire :
        Plusieurs religions semblables à la nôtre,
        Toutes escaladant le ciel…

El par leur multiplicité se condamnant toutes à demeurer déchues de leur espérance, sauf une sans doute, une peut-être — et laquelle ? « 

La vérité est une, l’erreur est multiple : j’ai appris à l’occasion de la récente émission « Répliques » de Finkielkraut que Simone de Beauvoir, aux temps glorieux du stalinisme des intellectuels de gauche, en concluait que « c’est sans doute pour cette raison que la droite a toujours vanté le pluralisme »

Nous aurons garde de ne pas imiter l’ancienne élève de Brunschvicg !

le problème religieux, qui est tout simplement le nihilisme, ne peut trouver de « solution » dans la prétendue « démonstration » de la vérité exclusive d’une religion parmi toutes celles qui sont en « concurrence ».

Certes il ne faut pas tomber non plus dans le « relativisme » actuel, qui est justement la forme la plus achevée du nihilisme, c’est à dire du problème : toutes les religions, toutes les « civilisations » ne se valent pas.

Mais nous savons que toutes ont participé à l’enchaînement de catastrophes qui nous conduit à la catastrophe actuelle.

« Dieu ne croit plus en nous » : tel est le titre du premier film de la trilogie d’Axel Corti « Welcome in Vienna » , cet admirable chef d’oeuvre :

http://www.le-pacte.com/france/a-l-affiche/detail/trilogie-welcome-in-vienna/

et tel est bien sans doute l’intitulé le plus exact du « problème religieux universel », qui est aussi la question de l’humanité, du sens de l’existence humaine.

La question n’est pas de savoir qui croit « réellement et véritablement »  en Dieu, car ce ne sera jamais que des croyances, invérifiables c’est à dire sans valeur de vérité, mais de savoir si Dieu croit encore en nous, c’est à dire de savoir si nous sommes  (encore) capables de nous acheminer vers l’universalité de la vérité et de l’amour ?

« encore » , cela fait allusion, dans le film d’Axel Corti comme ici , au caractère de notre époque située après la Shoah (mais aussi après le génocide arménien de 1915, après les massacres interreligieux récurrents lors de la partition de l’Inde en 1947, ou en 1971 au Pakistan oriental, ou au Rwanda, ou ailleurs …

et comment ne pas voir que la Shoah finale, celle de 1942-45, répond à la Shoah initiale, la séparation aux premiers siècles de notre ère des juifs et des chrétiens ?

qui résulte quelques siècles plus tard en l’apparition des « musulmans », qui ne sont autres, comme l’a suggéré Pierre-antoine Bernheim dans son excellent livre « Jacques frère de Jésus » que les judéo-chrétiens, c’est à dire ceux qui veulent rester fidèles à la Loi et au Talmud, en opposition avec ceux que Bernheim appelle les « pagano-chrétiens », c’est  à dire les pauliniens ?

et voilà pourquoi nous assistons au spectacle de plusieurs religions, au moins trois, escaladant le ciel, tout en se réclamant du même « Dieu » !

Je pense pour ma part que Brunschvicg donne la « clé » pour trouver la solution au problème religieux dès le début de son livre, en rapportant les propos de Lachelier s’opposant au « sociologue » Durkheim le 4 février 1913, à la Société française de philosophie :

« Par religion (disait Jules Lachelier au cours d’un dialogue mémorable où il se confrontait à Émile Durkheim) je n’entends pas les pratiques religieuses ou les croyances particulières, qui trop évidemment varient d’un état social à un autre. Mais la vraie religion est bien incapable de naître d’aucun rapprochement social ; car il y a en elle une négation fondamentale de tout donné extérieur et par là un arrachement au groupe, autant qu’à la nature. L’âme religieuse se cherche et se trouve hors du groupe social, loin de lui et souvent contre lui… . L’état de conscience qui seul peut, selon moi, être proprement appelé religieux, c’est l’état d’un esprit qui se veut et se sent supérieur à toute réalité sensible, qui s’efforce librement vers un idéal de pureté et de spiritualité absolues, radicalement hétérogène à tout ce qui, en lui, vient de la nature et constitue sa nature »

car si l’âme religieuse se cherche et se trouve hors du groupe social, ou ethnique (ce que dénie Durkheim), alors nous n’avons pas affaire à la conscience religieuse dans les manifestations les plus « entropiques » de ce que l’on appelle « religions », mais à son contraire !

J’avais vu le troisième film de la trilogie « Welcome in Vienna » en premier, il y a plus d’un an, et j’en avais fait dans mon blog un commentaire admiratif, je n’ai pas à en changer une ligne : le juif véritable, c’est celui qui ne cède pas d’un pouce sur la pureté de l’idéalisme, et dans le film c’est Freddy Wolff.

L’idéalisme dont on parle ici n’est pas celui des « belles âmes », sans portée, ni tout à fait l’idéalisme philosophique , même tel qu’il est porté par Brunschvicg.

Restons en au niveau de généralité maximal, et disons que c’est l’attitude consistant à donner en tout la primauté et la priorité à l’Esprit , au moi spirituel par rapport au moi simplement vital tel que Brunschvicg trace leur opposition au premier chapitre de « Raison et religion ».

C’est le juif véritable ai je dit…mais c’est aussi le chrétien véritable, le philosophe véritable… qui ont bien peu à voir avec ce qui se donne, et s’est donné de tout temps, le nom de judaïsme, christianisme ou philosophie..

il n’est certainement pas question ici de retomber dans les anciennes ornières, et de décréter ou chercher à montrer qu’une religion ou un système particulier de philosophie est le « seul vrai » .

Mais un fait doit quand même nous interroger : c’est le fait, vérifiable, que tant de philosophes ou de savants importants soient d’origine juive, mais ayant rompu avec les trivialités de la « religion juive », sans pour autant s’être toujours convertis au christianisme; parmi eux citons :

Spinoza, Constantin Brunner, Brunschvicg, Simon Frank

cela n’est il pas la preuve de ce que l’universalité du vrai et du bien se trouve « aux frontières » des religions et des philosophies positives ?

L’idéalisme qui permet de surmonter dans l’esprit ce qui ne peut pas l’être dans la chair, pour reprendre les mots de Thomas Mann à la fin de « La montagne magique » , est excellemment là aussi résumé par Brunschvicg à la fin de « Raison et religion » :

« Nous le disons à notre tour : il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à la condition de l’homme. Le sentiment de notre éternité intime n’empêche pas l’individu de mourir, pas plus que l’intelligence du soleil astronomique n’empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai du jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s’installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l’instant du présent, qui permet d’intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l’expérience du passé, celles-là mêmes aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l’avenir.

Rien qui ne soit ici d’expérience et de certitude humaines. Par la dignité de notre pensée nous comprenons l’univers qui nous écrase ; nous dominons le temps qui nous emporte ; nous sommes plus qu’une personne dès que nous sommes capable de remonter à la source de ce qui à nos propres yeux nous constitue comme personne, et fonde dans autrui la personnalité à laquelle

nous nous attachons. Ainsi, par-delà toutes les circonstances de détail, toutes les vicissitudes contingentes, qui tendent à diviser les hommes, à diviser l’homme lui-même, le progrès de notre  réflexion découvre dans notre propre intimité un foyer où l’intelligence et l’amour se présentent dans la pureté radicale de leur lumière. Notre âme est là ; et nous l’atteindrons à condition que nous ne nous laissions pas vaincre par notre conquête, que nous sachions résister à la tentation qui ferait de cette âme, à l’image de la matière, une substance détachée du cours de la durée, qui nous porterait à nous abîmer dans une sorte de contemplation muette et morte. La chose nécessaire est de ne pas nous relâcher dans l’effort généreux, indivisiblement spéculatif et pratique, qui rapproche l’humanité de l’idée qu’elle s’est formée d’elle-même. »

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La conversion spirituelle par la philosophie

«S’il (Goethe) n’atteint pas l’intellection des rapports purifiés d’images, c’est qu’il est poète avant tout et que le poète ne peut s’évader du monde des images qui est le royaume de l’enfance humaine.

Religion, art, poésie sont les premiers modes de la pensée s’évadant de l’animalité. La science est le stade le plus tardif dans la chronologie des civilisations; c’est un stade que toutes n’atteignent pas, et auquel l’art et la religion s’opposent le plus souvent parce que la sensibilité fixée aux images rejoint difficilement la pure sensibilité intellectuelle attachée aux rapports sans représentation sensible. Cette conversion de la sensibilité est une des étapes qu’il faut franchir pour convertir la conscience sensible en conscience intellectuelle.

Du physiologique au physique, de l’instinct à l’intelligence, du vécu au pensé, la conscience convertie ne garde que le rapport de correspondance détaché des objets sensibles et des images poétiques qui génèrent l’émotion, comme la numération a retenu la correspondance entre les doigts d’une main et les objets à compter. Ainsi séparée des sens et de leur univers,l’intelligence retrouve à sa source le pouvoir unifiant éternellement actuel par lequel toutes choses sont perpétuellement liées, déliées et reliées.

Dans ce nouvel univers l’esprit dissout les corps en mouvements, la lumière et les sons en radiations, les forces en relations de chocs, et,sans quitter la discipline du vrai inscrite dans son incessant travail de vérification, les combine à l’infini.

Alors, dans cette immanence créatrice, les deux univers Pascaliens n’en font plus qu’un, le grand et le petit se sont évanouis avec les images et le Bien comme le Beau adhèrent intimement à l’unique notion de Vérité. Le règne humain est atteint. Le corps et ses désirs a disparu avec les images et pourtant la correspondance est conservée avec l’activité fonctionnelle la plus élémentaire.

Le grand circuit intellectuel enveloppant le corps et son univers a rejoint l’immanence vitale qui donne une réalité passagère aux phénomènes, de la même façon que la musique la plus exactement purifiée atteint, par son ascèse même, l’émoi organique le plus fondamental

L’esprit européen

L’homme occidental, l’homme suivant Socrate et suivant Descartes, dont l’Occident n’a jamais produit, d’ailleurs, que de bien rares exemplaires, est celui qui enveloppe l’humanité dans son idéal de réflexion intellectuelle et d’unité morale. Rien de plus souhaitable pour lui que la connaissance de l’Orient, avec la diversité presqu’infinie de ses époques et de ses civilisations. Le premier résultat de cette connaissance consistera sans doute à méditer les jugements de l’Orient sur l’anarchie et l’hypocrisie de notre civilisation, à prendre une conscience humiliante mais salutaire, de la distance qui dans notre vie publique comme dans notre conduite privée, sépare nos principes et nos actes.

Et, en même temps, l’Occident comprendra mieux sa propre histoire: la Grèce a conçu la spéculation désintéressée et la raison politique en contraste avec la tradition orientale des mythes et des cérémonies. Mais le miracle grec a duré le temps d’un éclair. Lorsqu’Alexandre fut proclamé fils de Dieu par les orientaux, on peut dire que le Moyen Age était fait.

Le scepticisme de Pyrrhon comme le mysticisme de Plotin ne s’explique pas sans un souffle venu de l’Inde.

Les « valeurs méditérranéennes », celles qui ont dominé tour à tour à Jérusalem, à Byzance, à Rome et à Cordoue, sont d’origine et de caractère asiatique……

quant à l’avenir de l’Occident, il n’est pas ici en cause : une influence préméditée n’a jamais eu de résultats durables, et prédire est probablement le contraire de comprendre.

Toute réflexion inquiète de l’Européen sur l’Europe trahit un mauvais état de santé intellectuelle, l’empêche de faire sa tâche, de travailler à bien penser, suivant la raison occidentale, qui est la raison tout court, de faire surgir, ainsi que l’ont voulu Platon et Spinoza, de la science vraie la pureté du sentiment religieux en  chassant les imaginations matérialistes  qui sont ce que l’Occident a toujours reçu de l’Orient »

Léon Brunschvicg