Archives quotidiennes :

Descartes et Malebranche : deux faces d’un même joyau

J’ai parlé récemment de deux arcanes majeurs du Tarot : l’Amoureux VI et le Pendu XII:

https://mathesisuniversalis2.wordpress.com/2015/05/07/le-tarot-sur-mathesis-universalis/

Il est facile de déceler Nicolas Malebranche, le disciple de Descartes, le prêtre de l’Oratoire, l’un des plus grands philosophes français, sous les symboles de l’Amoureux comme du Pendu: l’attraction du « ciel », du « monde spirituel », prédomine chez lui jusqu’à supprimer presqu’entièrement l’attraction de la « terre », c’est à dire du monde sensible.

Témoin cette citation tirée de la Préface à la Recherche de la vérité:

http://fr.m.wikisource.org/wiki/De_la_recherche_de_la_vérité/Préface

« L’esprit devient plus pur, plus lumineux, plus fort et plus étendu à proportion que s’augmente l’union qu’il a avec Dieu, parce que c’est elle qui fait toute sa perfection. Au contraire, il se corrompt, il s’aveugle, il s’affaiblit et il se resserre à mesure que l’union qu’il a avec son corps s’augmente et se fortifie, parce que cette union fait aussi toute son imperfection. Ainsi un homme qui juge de toutes choses par ses sens, qui suit en toutes choses les mouvements de ses passions, qui n’aperçoit que ce qu’il sent, et qui n’aime que ce qui le flatte, est dans la plus misérable disposition d’esprit où il puisse être ; dans cet état il est infiniment éloigné de la vérité et de son bien. Mais lorsqu’on homme ne juge des choses que par les idées pures de l’esprit, qu’il évite avec soin le bruit confus des créatures, et que rentrant en lui-même il écoute son souverain maître dans le silence de ses sens et de ses passions, il est impossible qu’il tombe dans l’erreur. »

Il n’en va pas de même pour Descartes : beaucoup le retrouveront plutôt dans l’arcane du Bateleur (lame I) qui dans les versions anglo-saxonnes du Tarot devient « The Magician », ou même dans l’arcane XV : le Diable.

Ainsi Dany Robert-Dufour voit en Descartes l’origine de ce qu’il appelle le « délire occidental », titre de son dernier livre.

Voici un texte de Maurice Blondel sur l’anti-cartésianisme de Malebranche (alors que Ferdinand Alquié a écrit « Le cartésianisme de Malebranche »):

http://classiques.uqac.ca/classiques/blondel_maurice/anticartesianisme_malebranche/anticartesianisme_malebranche.html

Mais comment peut on parler de l’anti-cartésianisme du disciple principal de Descartes?

Blondel explique le problème:

« C’est un lieu commun de présenter Malebranche comme un disciple de Descartes : disciple original sans doute, ajoute-t-on, et qui en s’inspirant de la méthode et de la doctrine cartésiennes ne reconnaît pourtant point d’autre maître que celui qui, Verbe et Raison, parle intérieurement à l’âme attentive dans le silence des sens et des passions ; disciple éclectique et libre qui, dans sa solitude de « méditatif » et dans son milieu oratorien, pénètre son système très poussé et très personnel d’influences venues de Platon, de Plotin et plus profondément encore de saint Augustin ; mais enfin disciple du philosophe dont les écrits lui avaient révélé sa vocation de philosophe et lui avaient fourni, semble-t-il, le cadre général, les grandes lignes, les termes expressifs et comme l’atmosphère de sa spéculation, son « principe des idées claires », son dualisme radical de l’étendue et de la pensée, sa physique mécaniste, sa preuve de Dieu par l’idée même de Dieu, et sa façon de rattacher aux attributs divins les idées directrices de sa doctrine…….

…..Et cependant mon dessein est d’indiquer ici je ne dis pas les différences, je ne dis pas les contrastes et les divergences ou même les oppositions multiples, mais l’opposition foncière et totale qui, plus peut-être qu’on ne l’a noté d’ordinaire, plus assurément que Malebranche ne l’a compris et senti, les oriente réellement au rebours l’un de l’autre. Au point que, laissant presque de côté les innovations et les théories propres de Malebranche, et me bornant souvent à celles mêmes où, au prix de quelques infidélités, semble-t-il, il se rencontre et coïncide partiellement avec Descartes, je montrerai que, loin de nous faire illusion, ces emprunts apparents doivent, bien interprétés, servir à manifester l’Anti-Cartésianisme latent, mais radical et universel de l’auteur des Entretiens sur la Métaphysique. Comment est-il possible qu’il en soit ainsi ? »

C’est que les desseins, les orientations de ces philosophies sont radicalement sur opposés en apparence:

« Tandis que Descartes, sous de prudentes apparences et aussi à travers les sincères désirs de sa foi, cherche dans la connaissance de Dieu, de nous-mêmes et du monde un moyen d’obtenir, de justifier, d’assurer, d’étendre l’emprise de l’homme sur la nature, un moyen donc d’améliorer ou même de prolonger notre existence terrestre et de conquérir l’avenir, Malebranche, lui, ne considère la vie présente, la science humaine, la philosophie que comme les échelons de notre réintégration en Dieu, comme la préparation et l’anticipation ébauchée de l’autre vie, comme le moyen de conquérir, ou si ce mot évoque une idée d’activité qui répugne à sa doctrine, d’accueillir l’éternité. »

En d’autres termes, et selon la dualité que nous avons établie entre l’axe vertical de la Croix qui représente l’éternité immanente de l’Esprit Infini, et l’axe horizontal du Monde et de la perpétuité indéfinie, Descartes est tourné vers le Monde (qui est représenté dans le Tarot par l’arcane XXI « Le Monde ») tandis que Malebranche est tourné vers Dieu: mais ils sont tous deux au centre de la Croix, qui est l’instant de la réflexion débouchant sur le jugement (arcane XX), ils sont simplement les deux faces opposées (anti-cartésianisme) d’une même médaille (qui est la philosophie et la religion véritable, l’idéalisme mathématisant ou platonisme évolutif, « en mouvement »).

Le Tarot doit être interprété comme décrivant les opérations immanentes de l’intelligence humaine, mais dans le langage des mythologies religieuses anciennes, datant d’avant la ligne de démarcation cartésienne.

Ainsi l’arcane du Jugement (lame XX) évoque t’il le « Jugement dernier », (qui n’est autre que la prise de conscience de l’Esprit dans sa différence radicale avec l’extériorité du « monde ») mais doit être compris comme le jugement immanent qui permet justement d’établir l’objectivité dans sa différence radicale avec le Sujet.

C’est un fait qui appelle la réflexion : il y a deux cartes « spéciales » parmi les 22 arcanes dis « majeurs » : la carte numérotée 13 qui ne porte pas de nom (dans la version du Tarot de Marseille qui est la seule faisant autorité) et qui est la Mort et la carte du Fou aussi appelé le Mat (venant d’un mot persan voulant dire « mort ») qui ne porte pas de nombre, et peut donc occuper n’importe quelle position.

Cette carte du Fou est parfois nombrée « zéro » ce qui peut avoir un sens si l’on se souvient du sens de la notion d’un objet nul (« zéro objectif ») dans la théorie des catégories:

http://ncatlab.org/nlab/show/zero+object

C’est un objet qui est à la fois initial et terminal, c’est à dire qui possède une flèche (une relation) unique (universelle) vers tous les autres objets (qui sont ici les arcanes majeurs du Tarot) et une flèche unique venant des autres objets.

Cette notion d’objet nul conduit à celle de morphisme nul (« zero morphism »):

http://ncatlab.org/nlab/show/zero+morphism

Entre deux objets quelconques (ici deux arcanes) il existe une relation unique: celle qui se factorise par l’objet nul.

Pourquoi Brunschvicg appelle t’il dans sa « querelle de l’athéisme » la physique mathématique (et non la métaphysique prétendue « éternelle », tissu de mots) un « changement d’axe de la vie religieuse » ?
Par ce qu’elle possède en elle même les deux orientations : vers le Monde, pour accroître par la technoscience la maîtrise de l’homme sur la Nature, ou vers l’Esprit (Dieu) en discriminant radicalement entre l’objectivité des « contenus » qui sont les « chocs sensibles de l’exteriorité » et la subjectivité universelle des opérations spirituelles qui sont les idéalités mathématiques, à l’œuvre dans les jugements scientifiques qui sont les théorèmes, les « vérités éternelles » de Descartes.

image

image

image

image

Publicités