#BrunschvicgRaisonReligion : pourquoi Descartes est fondamental

J’ai commencé la lecture du chapitre premier de « Raison et religion » :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/raison_et_religion.html

sur l’opposition fondamental du Moi (ou plan) vital, qui est le Moi personnel (de Persona = masque qui vient de resonare, résonner comme une outre vide, et non pas raisonner et juger comme un esprit) et du Moi spirituel,

Mais rien ne nous oblige à pratiquer une lecture linéaire, et sauter à la fin de ce premier chapitre (page 34 35 du document Word) présente des avantages (mais il faudra ensuite lire tout le chapitre):

« Il importe donc avant tout de nous mettre en garde contre la tendance à incarner et à matérialiser le moi dans le « système clos » d’une chose en soi. Si la vie spirituelle s’ouvre avec la personne, cela ne veut nullement dire qu’elle se ferme sur la personne. Dans l’ordre juridique, lorsqu’il s’agit de créer des rapports entre les hommes, la personnalité constitue une barrière infranchissable aux influences extérieures, qui commande le respect réciproque des croyances et des volontés, la liberté entière des expressions et des actes qui les traduisent. Mais si nous transportions l’ordre juridique dans le plan de la religion, alors nous serions dupes d’une sorte de projection du dehors sur le dedans, nous briserions l’élan de pensée qui ne saurait se poursuivre sans un détachement continu à l’égard du centre organique, de la conduite sociale, du passé révolu. Au moi strictement personnel s’oppose le moi réellement spirituel, source impersonnelle de toute création véritable. »

Cet « ordre juridique » et les abus du mot « respect » (notamment en matière de critique des religions, assimilées en ce qui concerne l’une d’entre elles surtout à du « racisme ») , nous en prenons conscience à notre époque, bien après 1939 qui est pourtant l’année du premier décret-loi, dit « Marchandeau » contre le « racisme », et ironie du sort : Marchandeau a choisi la voie de Pétain et de la collaboration:

http://turquetto.blogspot.com/2012/09/paul-marchandeau-auteur-du-decret-loi.html

Brunschvicg nous donne ici un avertissement clair : tenter de transporter l’ordre juridique sur le plan de la religion, c’est briser l’élan qui porte les humains vers l’Esprit, transformant la « religion » en une « race » c’est à dire quelque chose d’hérité et d’immuable.

« Une semblable opposition est, à nos yeux du moins, irréductible et fondamentale. Ce que nous sommes devant nous-même décidera de ce que nous serons devant Dieu, ou, plutôt encore, de ce que Dieu sera devant nous et pour nous. Auquel des deux moi la religion devra-t-elle s’attacher, au moi enfermé dans la définition sociale de l’individu, limité à la périphérie de l’organisme, moi dont les titres s’inscrivent sur les cartes de visite et sur le tombeau ; ou bien au moi qui fonde le premier et qui le juge ? Sur ce point capital, la pensée moderne se partage.

Le moi de Pascal est le moi de Blaise, non d’Étienne ou de Jacqueline, de Calvin ou de Molina, de Socrate ou d’Archimède, moi « haïssable » sans doute dans le bas-fond de sa triple libido, moi pour lequel cependant Jésus a versé les gouttes du sang le plus précieux. Je veux qu’on me distingue, dit l’homme à Dieu. La méditation du petit nombre des élus rend encore plus pathétique cette espérance angoissée qui, non seulement survit à la « renonciation totale », mais qui la conditionne et la justifie, au risque de lui enlever son caractère définitif, de la transformer en perspective d’un gain à réaliser dans l’au-delà . »

seulement l’au delà n’est pas situé dans les « lointains » de l’espace ou du temps, il n’est ni géographique ni historique ni spatio-temporel : l’au delà c’est le plan spirituel situé « en nous plus loin que nous mêmes, que notre mesquin centre vital et personnel (« transcendance vers l’intérieur » disait Pierre Thévenaz).

Et le Moi spirituel, lorsqu’il peut émerger de ce dépassement de l’individuel vers l’universel, il est ce qui juge le moi personnel et vital.

Les légendes ou fables ou mythologies, aussi bien païennes que chrétiennes, sur le juge des enfers ou le « Jugement dernier » sont donc ici….jugées.

C’est Moi le seul juge de moi même : encore faut il prendre conscience du danger de ce genre de formulation si elle est mal comprise, c’est à dire si elle n’est pas comprise à la lumière de ladifférence radicale entre le Moi spirituel, qui juge, et le Moi vital ou personnel ou social.

Mais qui nous autorise à évoquer ce Moi-juge, ce Moi spirituel (qui est souvent dépeint dans la littérature, par exemple dans « Les irresponsables » ou « Les somnambules » de Herman Broch) ?

Descartes !

et voici le merveilleux passage de la fin du premier chapitre, qui nous permet de comprendre , en le situant dans la perspective d’un passage hautement significatif philosophiquement de l’évangile, que Descartes c’est tout autre chose que l’ancêtre des ingénieurs ou des traders ou même des « gestionnaires du personnel » :

« Il reste alors à savoir si cet attachement invincible à ce qui nous constitue dans la racine et l’originalité de notre individu, si cette préoccupation du salut qui rive le moi à son centre d’intérêt personnel, qui lui interdit de se dépasser à l’intérieur même de son être et de s’oublier absolument, est elle-même salutaire. Et là-dessus encore l’Évangile avertit d’avoir à longuement réfléchir : 

Quiconque cherche à sauver son âme la perd, et quiconque l’aura perdue la vivifiera (Luc, XVII, 33).

A la lumière d’une telle parole, nous comprendrons Descartes. Lorsque dans la suite des Méditations il demande au sujet pensant de se replier sur soi pour y retrouver le fondement inébranlable de l’existence, il ne nous propose pas une opération simplement psychologique ; ce qu’il découvre comme constitutif de son être, c’est la pensée, telle qu’elle se manifeste effectivement par la création de l’analyse mathématique et de la physique rationnelle. Or, cette connexion de l’intime et de l’universel, liée au désintéressement et à la générosité de la raison, témoigne d’une présence autre qu’individuelle, celle que le vieil Héraclite invoquait déjà, et qui va permettre à Descartes de formuler le principe du spiritualisme religieux : « J’ai en quelque façon premièrement en moi la notion de l’infini que du fini, c’est-à-dire de Dieu que de moi-même » (Troisième Méditation, A.-T., IX [1], p. 36). »

passage correspondant du « vieil Héraclite » :   « La sagesse est d’écouter non moi mais le Verbe (οὐ ἐμεῦ, ἀλλὰ τοῦ λόγου άκούσαντας) pour reconnaître d’un commun accord que toutes choses sont UN »

 

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