Lost weekend : virage serré entre Billy Wilder et Simone Weil

Pendant que je terminais l’article sur les rapports de Simone Weil à la mathématique,:

https://mathesismessianisme.wordpress.com/2015/06/16/simone-weil-et-la-mathematique-suite-la-sphere-et-la-croix/

j’ai pu revoir lundi soir sur Arte le chef d’oeuvre de Billy Wilder (son plus grand, j’en suis maintenant définitivement persuadé):

Lost Weekend (« Le poison ») 1945

et j’ai pu trouver un lien pour le voir gratuitement sur le web (mais en anglais

sans sous-titres français), voir :

 

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/06/15/billy-wilder-lost-weekend-le-poison-1945/

Or j’ai tout de suite remarqué que ce film est une illustration des thèmes géométriques de l’article sur Simone Weil, notamment sur l’opposition entre sphère (ou cercle) et croix.

http://blogaudessusducinema.over-blog.fr/article-critique-le-poison-104993400.html

La figure du cercle apparaît peu après le début du film, lorsque Don Birnam , l’écrivain alcoolique joué par Ray Milland, après avoir mis la main sur le salaire de la femme de ménage caché par son frère dans un sucrier, et être sorti pour acheter deux bouteilles de whisky, entre dans son bar habituel, tenu par Nat le barman, pour y boire quelques verres, fier de pouvoir payer, en indiquant seulement à Nat de le prévenir quand il serait 17 h 45 afin qu’il puisse aller retrouver son frère et prendre le train pour partir en weekend.

il prend un verre, puis un autre, puis un autre…et chaque fois qu’il repose son verre d’où ont coulé quelques gouttes de whisky  cela fait un cercle sur la surface du comptoir. Il commente pour son ami le barman Nat ces figures de cercles et parle de la civilisation des anciens grecs , où le cercle était considéré comme parfait parce qu’il n’a « ni commencement ni fin » : on peut le faire débuter avec n’importe quel point  et il n’a pas proprement de fin puisqu’on peut enchaîner des tours de cercle indéfiniment.

La croix apparaît plus tard dans le film, près de la fin, lorsque Don Birnam est revenu chez lui après s’être évadé de l’ hopital psychiatrique où il a été amené après sa chute dans un escalier : il a une crise de delirium au cours de laquelle il « voit » une souris sortir du mur et une chauve souris se jeter sur elle et la tuer, ce qui provoque les hurlements de Don Birnam qui alertent sa logeuse ; celle ci appelle Helen (Jane Wyman), la femme qui est amoureuse de l’écrivain et tente de l’aider, le gardien donne son jeu de clefs à Helen qui peut ainsi entrer malgré l’opposition de Don Birnam. C’est au cours de leur « explication » qu’il fait par deux fois le geste de la croix avec sa main, on ne peut pas s’y tromper, c’est explicite, il le fait lorsqu’il lui raconte son séjour à l’hopital il me semble (il est facile de vérifier sur la vidéo du film dont j’ai donné le lien).

Le cercle qui n’a ni commencement ni fin évoque l’indéfini, pas l’Infini : sa surface est limitée, il en est de même de l’Univers représenté en théorie de la Relativité générale comme une surface dans l’espace à quatre dimensions (dont une de temps) : on peut calculer son « rayon », qui est fini, donc l’Univers est fini (quoiqu’on en expansion constante, son rayon augmente) , mais l’Univers n’a pas proprement de limite : il est donc fini, mais illimité, indéfini.

l’Infini est Dieu, c’est à dire dans notre schéma de pensée le plan spirituel, qui est représenté par la Croix, plus précisément par l’axe vertical de celle ci, l’axe horizontal représentant le monde.

Au cours de sa beuverie au café de Nat au début du film, Birnam met en relation la nature indéfinie (pas Infinie) de la figure du cercle (qui n’a ni commencement ni fin) avec l’ivresse alcoolique, qui permet au buveur de « s’envoler » du monde quotidien bien défini où  une arbre est un arbre, un chien est un chien et une homme est un homme, pour se réfugier dans la virtualité de l’indéfini, où il peut être (en imagination stimulée par l’alcool)…seulement la « punition » de ce sacrilège envers la réalité apparaît le lendemain matin avec la « gueule de bois » , et chez les ivrognes l’anxiété pathologique et la dépression, l’impossibilité d’entreprendre la moindre action.

Quel est ce « sacrilège » ?

Ernst Jünger dans « Approches, drogues et ivresses » en précise la nature : il dit que le toxicomane (en particulier l’alcoolique) « porte la croix du temps comme un fardeau ». L’alcool (ou la drogue) le soulage de ce fardeau pendant quelques heures…mais le lendemain le « temps »  ainsi « contracté » par le toxique revient « écraser » le « coupable » : celui ci, incapable de se lever, reste au lit durant un temps qui lui semble interminable.

Seulement la croix vécue comme fardeau peut aussi être vécue comme libération car de même qu’il y a deux plans, le vital et le spirituel, il y a deux temps : le temps biologique qui amène à la mort et idéalisé de manière abstraite conduit  à la notion absurde de l’éternité comme perpétuité, comme prolongation indéfinie de la durée vitale (alors que celle ci est bornée par la naissance et la mort), et le temps spirituel qui est celui du progrès de la conscience, voir:

https://mathesismessianisme.wordpress.com/leon-brunschvicg-temps-biologique-et-temps-spirituel/

Le film de Billy Wilder décrit donc la « libération de Don Birnam » qui le fait passer du cercle comme symbole du plan vital, de sa réalité indéfinie et de ses cycles vitaux (journée, mois, année, cycle sommeil-éveil, etc…) à la Croix comme fardeau du Temps impossible à porter sans l’aide de l’ivresse puis à la Croix comme symbole de l’Infini du plan spirituel qui « croise » le temps horizontal, biologique, au point qui est le centre de la croix :  l’instant.

La croix est en fait unie au cercle, comme dans la croix celtique, ou la sphère de Raymond Abellio qu’il appelle »structure absolue », avec ses trois axes de symétrie.

Le dernier choix, à la fin, de Don Birnam est entre le suicide en se tirant une balle de revolver et la libération vis à vis du plan vital (qui passe par l’arrêt total de l’alcool) pour écrire enfin son livre « La bouteille » ; choix du plan spirituel donc, grâce à l’aide que lui apporte Helen.

Il y a une réplique bouleversante et si profonde de Jane Wyman à la fin lorsque Birnam lui demande : « mais comment pouvez vous me faire confiance, j’ai déjà si souvent tenté d’écrire et j’en ai été incapable , rechutant à cuaque fois dans l’alcool »

elle lui répond :

« c’est qu’avant vous ne connaissiez pas la fin, vous ne pouviez pas écrire un livre dont vous ne connaissiez pas la fin« …

et ceci l’aide à accomplir le test ; trouvant un verre de whisky il réfléchit loguement puis éteint sa cigarette dans le whisky et le jette!

A l’exact opposé, Raymond Chandler décrit dans la « Dame du lac » le combat intérieur du buveur :

« il saisit la bouteille, il y eut une sorte de combat intérieur en lui, et comme toujours ce fut l’alcool qui gagna »

Il faut être stupide pour parler comme certains critiques de « happy end convenu et artificiel, imposé par Hollywood, dans Lost weekend ».

Car quelle est cette fin que Don Birnam  « connaît maintenant » ? la fin de l’histoire racontée par ce film prodigieux ? la fin de son alcoolisme ? rien que ça ?

évidemment non !

C’est la « fin » du plan vital, la « fin du monde » si l’on veut, qui est indéfini (il peut donc continuer à boire indéfiniment, ce qui veut dire : jusqu’à la mort physique), mais pas Infini.

Le plan vital est borné par le plan spirituel, le fini est limité par l’Infini de l’Esprit !

connaître la fin du mnde, c’est donc pénétrer dans le « mond spirituel » !

C’est ce que fait Birnam à la fin du film, et c’est ce qui est dépeint par les magnifiques vers de T S Eliot à la fin de « The hollow men » :

http://allpoetry.com/The-Hollow-Men

« Between the conception
    And the creation
    Between the emotion
    And the response
    Falls the Shadow
                                   Life is very long
   
    Between the desire
    And the spasm
    Between the potency
    And the existence
    Between the essence
    And the descent
    Falls the Shadow
                                   For Thine is the Kingdom
   
    For Thine is
    Life is
    For Thine is the
   
    This is the way the world ends
This is the way the world ends
This is the way the world ends
Not with a bang but a whimper. »

Cette ombre (shadow) qui se situe entre la conception et la création, entre l’idée du projet et le passage à l’acte, elle n’est franchie que par la compréhension intellectuelle totale qui fournit la lumière nécessaire pour « y voir » dans l’Obscurité.

Traduction des derniers vers :

« Car Tien est le royaume…

c’est ainsi que finit le monde

c’est ainsi que finit le monde

c’est ainsi que finit le monde

pas dans un bang mais dans un murmure »

le Royaume est le royaume des cieux, le plan spirituel.

Le « murmure » est la « voix du Temps » qui joint l’Origine et la Fin , décrite par Hermann Broch dans le récit « en orient » qui décrit les quatre élèves qui vont voir le Rabbi,, leur Maître spirituel, qui les aide à parvenir à cette compréhension du « temps spirituel » : « en ma fin mon commencement » (cercle !)

Le bang serait l’option que birnam choisirait s’il se suicidait en se tirant une balle.

C’est l’option que suit Alain Leroy (interprété par Maurice Ronet) dans le beau film de Louis Malle au début des années 60 : « Le feu follet » que l’on peut voir ici:

un film adapté du roman de Drieu la Rochelle, mais alors que Drieu avait fait d’Alain un toxicomane, Louis Malle en fait un alcoolique.

Seulement Alain Leroy a besoin des femmes , de leur pitié pour ce beau jeune homme si désespéré et dont le visage commence à porter les marques du toxique : il leut fait l’amour et elles l’aident par un peu d’argent…mais elles ne l’aiment pas, et il a l’impression (trompeuse) que seul l’amour d’une femme pourrait le sauver.

Mais l’amour-Eros ne sauve pas : seul sauve l’Amour-Agapê, c’est à dire l’accès au plan spirituel.

Je n’ai pas le livre (très beau) de Drieu sous les yeux mais il finit à peu près ainsi :

« Un revolver, c’est froid, c’est dur, c’est un objet…se heurter enfin à l’objet »

ce qui signifie : échapper à l’indéfini du cercle, du plan vital, par l’objet, bien défini lui,  qui vous heurte dans le Bang : la belle de revolver en plain coeur.

La situation de Don Birnam est semblable aussi à celle de Dave Hirsch (joué par Franck Sinatra » dans « Comme un torerent » (« Some came running » de vincente Minnelli (1958) voir :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/06/14/comme-un-torrent-some-came-running-de-vincente-minnelli1958/

dans le film de Minnelli Sinatra est écrivain aussi , écartelé entre le plan spirituel (l’art de l’écriture) et le plan vital qu’il méprise et qu’il tente de fuir dans l’alcool (l’art n’est pas une fuite mais une rédemption de la vie par transfiguration permanente du monde, alors que la « ‘transfiguration » offerte par l’alcool ne dure pas longtemps).

Mais Dave Hirsh est un routard, qui a bourlingué autour du monde, et déjà écrit un roman formidable, et la professeur de littérature Gwen French lui redonnera confiance en lui même en lui révélant le vrai sens de ce livre.

Son écartèlement entre les deux plans est symbolisé par son écartèlement entre deux femmes : la prostituée Ginnie jouée par Shirley MacLaine, et la professeur de littérature. Il voudrait épouser la seconde mais lassée par ses frasques alcooliques et sexuelles elle le renvoie balader. Alors il épouse la prostituée, « parce qu’il en a marre d’être seul », mais ce sera elle qui le sauvera en se jetant devant la balle de revolver qui le visait.

Deux films très beaux, mais celui de Wilder est bien plus profond philosophiquement, comme j’espère l’avoir montré ici….

 

comme-un-torrent-02 le-poison maurice-ronet-feu-follet-louis-malle-pistolet

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