La vie de l’esprit et le présent éternel

J’ai déjà cité je crois ce passage (page 40) de « Commentaire sur la conversion spirituelle dans la philosophie de Léon Brunschvicg » le livre de 1937 de Marie Anne Cochet :

« Platon et Spinoza sont nos contemporains car ce qui fut chronologique dans leurs écrits n’est plus que la poussière déposée par le temps sur un tableau de maître.

Nous l’écartons sans peine et contemplons l’éternelle beauté du tableau« .

Ces considérations peuvent être rapprochées du beau film de Theo Angelopoulos que j’ai commenté ici:

La troisième aile de l’ange

voir aussi sur ce film:

http://blog.culture31.com/2013/03/05/lutopie-de-la-troisieme-aile-de-lange/

Il est cependant important de comprendre (c’est pourquoi je donne ces deux liens) que ce film sur les utopies et les rêves, qui se termine par le suicide de Jacob se jetant dans le fleuve (l’eau symbolise l’élément psychique et passionnel) ni sa dimension poétique ni sa célébration de l’amour ne donnent accès au Présent éternel ni donc à ce que Brunschvicg appelle: « renoncement à la mort ».

« Du présent éternel, lieu de l’esprit, au présent chronologique, lieu des corps, se poursuit ce mouvement de va et vient, courant spirituel, tour à tour créateur et destructeur des formes, qui marque positivement la différence entre la science et la philosophie.
Car la science connaiît son objet en le dissolvant, mais la philosophie écarte aussi bien les débris de cette dissolution que les embryons des formes renaissantes et s’unit exclusivement au mouvement spirituel qui ne se sert des formes qu’il crée que pour prendre sur elles l’élan qui les détruira en les dépassant
. »

J’admire les grands poètes et Lamartine en est un, tout le monde connaît ces strophes magiques:

Lamartine : Le lac

«  » Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

 » Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.

 » Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m’échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l’aurore
Va dissiper la nuit.

 » Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
Il coule, et nous passons !  »

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse,
Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur,
S’envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur? »

Eh oui : il coule et nous passons!
Et les amants pris dans leur extase si « sublime » qu’ils imaginent « réservée à eux seuls » (bernés qu’ils sont par la nécessité naturelle du remplacement des générations) sont les semblables des malheureux sur lesquels ils s’apitoient s’ils sont un peu « altruistes » : bientôt viendront les orages, et ils envieront peut être alors le sort de ces malheureux qui eux au moins n’ont pas perdu le temps, ou leur temps, à ces frénésies « ailées »qui viennent sur les pattes de douces colombes mais pour se transformer en harpies quelques années plus tard…quand ce n’est pas quelques jours!
Lamartine confond ici présent éternel et présent chronologique…mais est ce Lamartine écrivant ce poème sublime ou « Lamartine personnage de son propre poème » ?

C’est évidemment le second, et ce magnifique poème fait partie, lui, de « l’éternelle beauté du tableau »!

Lamartine écrivant ce chef d’œuvre surmonte la détresse de Lamartine amant sur le lac avec sa maîtresse du jour!
De même à la fin de la « Montagne magique » Thomas Mann faisant ses « adieux » à son « petit bourgeois à la tâche humide », son personnage Hans Castorp qui par les miracles des songes hermétiques qu’il a « gouvernés » (l’hermétisme n’est pas la mystique) a vu se lever, tel un immense Soleil spirituel (SOL INVICTUS) un « songe d’amour » dans la mesure même où il renonçait à l’amour trivial avec la belle russe (« asiatique ») Clawdia Chauchat :

« Adieu Hans brave enfant gâté de la vie ! Cette guerre où tu as été entraîne durera encore quelques années criminelles, et nous ne voulons pas parier trop fort que tu en réchapperas : mais tu as surmonté dans l’esprit ce à quoi tu ne survivras sans doute pas dans la chair »

car comme le dit Brunschvicg:

« … il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à la condition de l’homme. Le sentiment de notre éternité intime n’empêche pas l’individu de mourir, pas plus que l’intelligence du soleil astronomique n’empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai le jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s’installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l’instant du présent, qui permet d’intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l’expérience du passé, celles là même aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l’avenir. Rien ici qui ne soit d’expérience et de certitude humaines. Par la dignité de notre pensée nous comprenons l’univers qui nous écrase, nous dominons le temps qui nous emporte; nous sommes plus qu’une personne dès que nous sommes capables de remonter à la source de ce qui à nos propres yeux nous constitue comme personne…. »

Il nous suffit d’écarter la « poussière du temps » qui recouvre le tableau, en l’occurrence le chef d’oeuvre de Lamartine, et si nous le lisons bien, ce magnifique poème peut nous aider à surmonter notre propension à nous « déverser au dehors » (c’est ainsi que Sartre l’athée décrit la conscience dans l’Etre et le Néant) avec le temps chronologique pour nous élever au jugement intellectuel : « Cela est » qui conduit au « Je suis » de l’évangile :
« Avant qu’Abraham fût Je suis »
Mais combien peuvent dire ces paroles sans mentir ?
Car ici le « Je » n’est pas le moi personnel qui se « déverse au dehors » sur la pente glissante de la pensée psychologique et du temps qui fuit, du temps chronologique : il est le CHRIST intérieur, centre lumineux de la conscience dans sa dimension de présent éternel.

3 réflexions au sujet de « La vie de l’esprit et le présent éternel »

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