Le jeu des perles de verre et la Mathesis universalis

Dans son livre « De Paracelse à Thomas Mann », Pierre Deghaye fait une analyse intéressante du roman philosophico-initiatique de Hesse : « Le jeu des perles de verre » (qui doit être rapproché de deux autres oeuvres majeures de l’initiation occidentale : Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister et surtout la Montagne magique de Thomas Mann).

Deghaye lie explicitement le « jeu » à la « characteristica generalis- mathesis universalis-calculus ratiocinator » de Leibniz, et il a quelques raisons de le faire, puisque dans l’introduction au roman, censée être datée de 2400, le « magister ludi » établit explicitement la connection avec Leibniz, comme d’ailleurs avec bien d’autres domaines de la pensée, occidentaux ou orientaux (le Yi King notamment). On connait l’obsession de Hesse pour l’Orient…

En tapant sur un moteur de recherches les mots « Hesse perles verre Leibniz mathesis characteristica  » ou d’autres parmi ceux qui viennent d’être cités, on trouvera pas mal d’articles là dessus, dont certains assez intéressants comme par exemple :

http://www.castalie.fr/article-92111.html

Le thème du jeu y est relié à d’autres thèmes ésotériques bien connus, comme celui de la bibliothèque de Babel chez Borgès… on peut aussi penser à l’arbre du savoir et à la clavis universalis chez Lulle ;arbre des sciences qui est aussi mis en avant par Descartes, héritier , tout comme Leibniz d’ailleurs, et bien plus que l’ on ne le sait généralement, à la fois de la philosophie scolastique et des penseurs ésotériques divers. On sait d’ailleurs que certaines influences « secrètes » des « Rose Croix » ont été conjecturées à la fois pour Descartes et Leibniz… mais bien entendu, pour un « brunschvicgien » de pure obédience et observance comme votre serviteur, tout ceci est assez « fumeux » : Descartes est ce héros de la pensée virile qui certes connaissait sur le bout du doigt la philosophie de l’Ecole (à savoir la scolastique) mais la dépasse en donnant le coup d’envoi (qui prend la forme d’un coup de tonnerre, présent des les « trois songes » de la nuit du 10 novembre 1618 racontés dans les Olympica) de la pensée occidentale moderne, soit de la Raison à la fois philosophique et scientifique qui est appelée par Descartes lui même « mathesis universalis » dans les Regulae ad directionem ingenii…ceci avant la désastreuse (quoique peut être inévitable ?) séparation (éclatement !!) de la philosophie et des sciences intervenue dès le 18 ème siècle.

René Guénon quant à lui place Leinbiz bien plus haut que Descartes, pour deux raisons : ce serait le seul qui aurait étudié la scolastique, et le seul aussi à avoir bénéficié d’une « dernière » influence de la Tradition. Mais Guénon se trompe, ou plutôt ment : il est prouvé que Descartes connaissait très bien la philosophie scolastique, et quant aux « influences » traditionnelles, il s’agit le plus souvent de rêveries fumeuses (voire fumistes ), ou en tout cas de thèmes sous lesquels ont peut mélanger tout et n’importe quoi. Or ici, sous la direction de Brunschvicg, nous ne nous attachons qu’à ce qui peut être vérifié et contrôlé par les « normes de vérité » de plus en plus précises issues des travaux de Descartes et Spinoza.

L’article que nous citons supra semble avoir une vision péjorative de la mathesis :  » Pourtant, ils estiment que la mathesis universalis et ses projets bibliothéconomiques et encyclopédiques se referment sur l’univers étouffant de Castalie, dans un leibnizianisme en déréliction.  » ce qui renvoit (à travers le terme ignoble de « bibliothéconomie ») à cet autre :

http://bbf.enssib.fr/sdx/BBF/frontoffice/2001/01/document.xsp?id=bbf-2001-01-0038-002/2001/01/fam-dossier/dossier&statutMaitre=non&statutFils=non

Mais bien entendu le thème (ou le rêve ??) de la mathesis universalis qui est poursuivi ici n’a rien à voir avec cela…

on lira aussi les articles :

http://www.idt.mdh.se/~gdc/work/PI-NewRenaissance-20050814.pdf

http://en.wikipedia.org/wiki/The_Glass_Bead_Game

http://www.jstor.org/view/00211753/ap010295/01a00050/0

http://www.spiritus-temporis.com/the-glass-bead-game/hesse’s-glass-bead-game.html

http://content.cdlib.org/xtf/view?docId=ft6d5nb455&chunk.id=0&doc.view=print

ainsi que bien d’autres obtenus aussi facilement (en tapant « Hesse Leibniz mathesis universalis »).

Dans ses analyses, Pierre Deghaye oppose l’optimisme leibnizien (sur lequel il y aurait beuacoup à dire, car chez un géant de la pensée comem celui ci, on ne saurait écarter d’emblée la possibilité de pensées de « derrière la tête », pour ne pas dire ésotétiques ou occultes) au pessimisme de Hesse. La naissance du « jeu » (qui est rappelons le un thème de science fiction, censé se rattacher à des évènements survenus au 21 ème siècle) s’explique par le déclin de la « culture », des arts et de la poésie, voire par leur mort , ce qui aurait provoqué la « prise de relais » par des mathématiciens et des musiciens, mais dans une optique tout autre que scientifique (aussi n’y a t’il pas de physiciens).

Ceci fait furieusement penser aux travaux du séminaire de Nicolas et de l’Ircam, et aux travaux de Mazzola dans « The topos of music », voir par exemple :

http://www.entretemps.asso.fr/Nicolas/Textes/Mazzola.htm

par contre la philosophie est assez absente des réflexions de Hesse : l’éclatement de la mathesis universalis (dernier stade assignable à la maison commune philosophie-science) au 18 ème semble jugé irrécupérable.

Ici, nous développons une approche différente, ni « optimiste » à la façon leibnizienne, ni « logique » à la façon du « calculus ratiocinator ». C’est plutôt le pessimisme rationnel de Brunschvicg qui nous inspire. Pessimisme vital : du côté de la vie, du « bonheur sensible », il n’y a rien à espérer, que la décrépitude et la mort. Par contre du côté de ce qui est la véritable « spiritualité, c’est à dire non pas la mystique et le rite religieux (propre à l’homo faber, ou à l’homme vital qui refuse de mourir tout à fait) mais l’intellect propre à la philosophie (la vraie) et à la science, alors c’est l’optimise qui prévaut, ou plutôt la conviction que la Vérité, et la Raison qui est recherche de la Vérité, se meut dans la dimension de l’Absolu. Loin des rêves et imaginations imbéciles d’immortalité psychique ou physique et de perpétuité, la véritable « éternité » est celle de la Pensée : ce qui n’est rien d’autre que la « bonne nouvelle » spinoziste et brunschvicgienne…

Mais concevoir la mathesis universalis comme un « jeu » ne nous semble aucunement scandaleux, si nous faisons le rapprochement avec la fameuse pensée d’Héraclite (citée par Nietzsche) sur « Dieu comme un enfant qui joue »…voir aussi « L’Esprit qui construit et déconstruit » chez Abellio et la « Fosse de Babel »…. en fait il se pourrait bien que la « science -philosophie UNE » dont nous rêvons soit bien plus un jeu (mais un jeu sérieux) qu’une pesante édification conceptuelle ennuyeuse…en tout cas espérons le.

Nous avons aussi souvent rappelé que l’optique des travaux effectués ici est « religieuse » : il s’agit, là encore sous l’inspiration de Brunschvicg, de fonder la « religion véritable », qui est celle de la communiczation avec « Dieu » d’esprit à esprit et non de personne à personne. Si Dieu doit être le Dieu « en esprit et en vérité », alors il doti d’abord être le dieu dépouillé, pauvre, qui est l’Esprit et la Vérité…qui ne se trouve sous sa forme universelle (c’est à dire commune à tous les hommes) que dans l’approche mathématico-scientifique. Nous avons même été jusqu’à identifier « Dieu » et la « Raison », ce qui nous a suffisamment été reproché.

Renan, quant à lui, parle du « Dieu qui n’est pas mais qui sera », et qui doit être identifé à la « Science totalement réalisée »…il est d’ailleurs critiqué par Brunschvicg, pour des motifs assez clairs : « Dieu », dans son acception la plus pure et la plus vraie, ne saurait être relié à aucun élément ressortant du temps et de l’espace, ne saurait ainsi privilégier ou « préférer » aucun homme ou peuple situé dans l’espace-temps (ce qui disqualifie aussi les religions, toutes les religions, et en particulier les religions « abrahamiques »), et ne saurait donc « exister au futur » (pas plus qu’au présent ou au passé)…

aujourd’hui nous nous contenterons de mettre par écrit ces quelques pistes de réflexions… jeu, religion, science, philosophie : nous ne voulons laisser aucun de ces « quatre » en jachère….

 

copie d’un autre article ancien sur le même thème:

L’humanité de ce début du 21 ème siècle se trouve, pour la première fois de son histoire, face à l’Abîme, dans une situation de sursis qui se prolongera sans doute indéfiniment : depuis le 6 août 1945, nous sommes passés à deux doigts de la destruction totale, et ce plus d’une dizaine de fois .

Cet état de fait peut sembler terrible et écrasant, invitant à la fuite en avant et à l’autodestruction finale, d’une façon analogue à l’alcoolique qui a tellement peur de la rechute qu’il boit un verre pour ne plus avoir peur d’en boire un, justement, et consommer le désastre dans une jouissance rageuse et mortelle.

Mais il est aussi susceptible d’une autre interprétation : l’homme (c’est à dire nous tous, hommes et femmes, qui vivons ou vivrons sur cette planète après 1945) a conquis grâce à la science moderne née au 17 ème siècle européen des pouvoirs immenses sur la Nature, bien supérieurs à ceux de l’antique magie, propre aux sociétés primitives d’avant la science, des pouvoirs qui dans les anciennes mythologies auraient été réservés aux « dieux ».

S’il ne veut pas périr , il lui faut être à la hauteur de ses pouvoirs et des responsabilités qui en dérivent.

Il lui faut donc se faire « Dieu », se déifier.

Mais qu’est ce que cela veut dire : se déifier ?

Dieu est Esprit, Raison, Logos : telle est l’unique leçon que nous retenons de l’Evangile.

Se déifier, cela signifie donc : élever sa pensée propre à la hauteur de la Pensée Infinie qui est Dieu.

Un tel acte de pensée , nous le nommons, en empruntant avec quelques raisons pensons nous ce terme à Descartes : Mathesis universalis.

L’homme se déifiant dans un processus infini d’acheminement de l’âme vers la Raison pure, n’est donc pas un « autre » que Dieu : nous sommes Dieu envisagé (s’envisageant) dans le temps.

Oui, nous sommes Dieu, mais nous sommes aussi le cobaye universel : cela nous donne en plus quelques droits…

Le Temps est la Mathesis universalis existant empiriquement.

Celle-ci ne doit pas être confondue avec la mathématique , ou la science , qui en est le résultat : elle est l’activité pure de pensée qui en est la condition de possibilité.

Et nous pensons ici que puisque la théorie des nombres (l’arithmétique) est la reine des disciplines mathématiques, et que la mathématique est la reine des sciences, alors c’est là, au coeur même de l’activité intellectuelle-spirituelle qui constitue le monde dans sa réalité ultime, que la Mathesis universalis comme acheminement vers l’Esprit doit être cherchée avant tout .

Les Nombres ne sont autres que les Idées de Platon.

Voici quelques blogs que j’ai créés , et où cette activité de pensée est développée à un rythme plus ou moins régulier:

http://2012.blogg.org

http://sedenion.blogg.org

http://mathesisuniversalis.blogg.org

http://mathesis.blogg.org

http://principiatoposophica.blogg.org